La Suisse comme tous les autres pays industrialisés, a subi l'une des crises économiques les plus profondes et les plus longues de l'histoire moderne. Elle a succédé aux années folles du capitalisme débridé des années nonante. Joseph E. Stiglitz, prix Nobel d'économie en a analysé les causes dans un ouvrage récent au titre révélateur « Quand le capitalisme perd la tête ». A partir du cas américain, il a traqué les vers dans la pomme en mettant à nu les réalités de la croissance folle qui se résument en des comptabilités truquées, l'effondrement d'empires bâtis sur le sable comme ENRON, Worldcom ...., l'alignement des autorités monétaires sur les seuls besoins égoïstes des marchés financiers, la dérégulation incontrôlée de pans entiers de l'économie dans le seul but d'augmenter les profits au détriment de l'intérêt général, la constitution de colossales fortunes puisées dans les caisses des entreprises et la mondialisation des marchés poussant à la délocalisation industrielle et à la multiplication des crises financières en Asie et en Amérique latine. Sous les coups de boutoir de ce capitalisme fou du tout au marché, les digues de l'économie régulée ont fini par céder. Le tout se terminant dans un fantastique krach boursier !
Le traitement de la crise par la réduction du rôle de l'Etat au moyen de programmes d'économies et de réductions d'impôts a conduit l'Amérique à creuser les déficits budgétaires et commerciaux sans véritablement relancer la machine économique qui, aujourd'hui, malgré les espoirs de croissance retrouvée, ne créé plus autant d'emplois qu'autrefois. «Rien ne prouve que baisser les impôts stimule la croissance. Rien ne prouve que la réduction des déficits déclenche la reprise ou que les déficits eux-même nuisent à la croissance » constate Stiglitz.
La Suisse a aussi connu ses dérapages boursiers, ses scandales des stock-options et ses empires qui s'effondrent. Les mêmes maux conduisent aux mêmes effets. Le reflux de l'économie a été provoqué par un excès de marchés chez nous comme aux Etat-Unis ; pourtant, c'est à l'Etat qu'on s'en prend. En Suisse comme en Europe, on s'achemine vers le même traitement de choc : des réductions d'impôts et des économies tout azimut. Maintenant on le sait, ce traitement est la conséquence d'un mauvais diagnostic. Veut-on répéter les mêmes erreurs ? Le problème n'est pas plus d'Etat ou plus de marché, mais le maintien d'une économie dont le but doit être le plein emploi. Dès lors comme l'écrit notre célèbre économiste « des stratégies ne reposant pas uniquement sur l'idéologie du marché mais sur la compréhension des limites du marché et de l'Etat » seraient plus à même de donner les impulsions utiles à une prospérité économique durable : « la croissance serait plus élevée, le chômage plus bas ». La théorie de l'équilibre ou de la coopération fructueuse entre les secteurs publics et privés est non seulement compatible avec les enseignements de la théorie économique moderne mais aussi avec les leçons de l'histoire économique récente.
Alors, je me prends à rêver ! Serait-il possible en Suisse de faire preuve d'innovation et de créativité en relançant la machine économique sans tomber dans les travers dénoncés par Stiglitz ?
Jean-Noël Rey Conseiller national 18.1.2004
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