Jean-Noël Rey

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CAMPAGNE

PLEIN EMPLOI POUR DEMAIN ?

Entretien avec François Praz, auteur du livre «Le Facteur humain»

Quels sont selon vous les enjeux actuels en matière de politique économique?

1. Je pense qu'agir sur la production de la richesse elle-même est une priorité. Atténuer les tendances prédatrices du capitalisme ne suffit pas. En d'autres termes, la politique sociale est nécessaire mais pas suffisante. Nous devons aller au-delà et influer sur les conditions de la production économique afin de corriger les inégalités à la source. Pour ce faire, il faut fixer des règles contraignantes à l'économie de marché afin que celle-ci ne sacrifie pas tout à la rentabilité. Elle se doit de tenir compte du social et de l'environnemental au niveau du processus de production déjà et non pas seulement au moment de la répartition des richesses créées. C'est la raison pour laquelle mon objectif principal est le plein emploi compris comme la possibilité offerte à tout un chacun de travailler autant qu'il le souhaite, étant entendu que la rémunération d'un employé à plein temps doit lui suffire à assurer ses conditions de vie.

2. Nous devons maintenir un tissu industriel dans les nations développées. Comme le démontre Michaël Porter dans son livre sur l'avantage concurrentiel des nations, on ne peut pas avoir que des services chez nous alors que l'industrie serait délocalisée dans les pays émergents. Mais, en fin de compte, pourquoi n'irions-nous pas dans cette direction, pourriez-vous me demander ? La réponse est que les services naissent et vivent grâce et autour des industries. Vous n'avez pas de banques, ni de publicité, ni d'assurances si cette condition n'est pas remplie. Nous préconisons de ce fait une stratégie économique plus en harmonie avec notre politique étrangère. Cette approche doit être basée sur des accords multilatéraux plutôt que sur des traités bilatéraux qui protègent moins les intérêts des états faibles. Pour stabiliser les centres financiers mondiaux, il est nécessaire d'y intégrer des normes sociales et écologiques internationales qui facilitent à la fois l'accès au marché et la taxation de la spéculation. Nous devons en outre réaliser nos objectifs économiques afin que d'ici à 2015 le 0,7 pourcents de notre produit intérieur brut puisse être consacré à la coopération technique. La mondialisation offre à la Suisse plus de chances qu'elle ne représente de risques pour elle, mais cela à la seule condition que nous sachions tirer profit de ces possibilités grâce à une nouvelle politique économique.

Au risque d'être abrupt, votre réalisme économique n'est-il pas en contradiction avec la part d'idéal social que devrait véhiculer le projet socialiste tel que les jeunes le conçoivent ?

Je ne renie pas l'idéalisme. Si je n'en avais pas, pourrait-on sérieusement penser que je serais resté au PSS après ma traversée du désert ? Je crois que j'ai quand même une certaine légitimité dans la défense de cet idéal social tout comme dans celle de l'égalité des chances et de la meilleure répartition des richesses. Ceci dit, mon expérience montre qu'il ne suffit pas d'avoir un idéal. Il est indispensable de se donner les moyens pour que celui-ci se réalise en ce bas monde. Je pense que de la confrontation d'idées entre les jeunes socialistes et des personnes comme moi peuvent jaillir des propositions fécondes. Ce qui me plaît chez eux, c'est qu'ils cherchent les moyens d'agir sur le système de production. Leurs propositions méritent de ce fait réflexion, notamment en ce qui concerne les services publics. En définitive, la question fondamentale est plus que jamais la suivante : quel rôle doit jouer l'Etat − perçu comme le garant de l'intérêt général − dans l'économie ?

Pour instaurer ce modèle juste et solidaire que souhaite votre parti, dès le début de votre concept économique, vous entrez en guerre contre le néo-libéralisme. Quelles sont les pistes qui vous paraissent fécondes pour maîtriser les dérives de ce modèle ?

Il me paraît important que la réflexion porte sur le rôle de l'Etat dans l'économie. Celui-ci doit réguler le fonctionnement du marché et protéger les plus défavorisés. Pour y parvenir, un processus démocratique est à conduire dans la transparence. Il ne faut pas perdre de vue que le néolibéralisme conteste avec force le rôle de l'Etat qui, estime-t-il, provoque des turbulences dans l'économie. Il recommande de ce fait de réduire au maximum son influence pour laisser le marché se contrôler lui-même. Aujourd'hui, nous constatons que cette vision est fausse. Face à ces dérives, il ne faut pas pour autant revenir à un étatisme primaire. Nous devons plutôt nous interroger sur les moyens dont nous disposons pour faire valoir l'intérêt général dans l'économie. Et les choses évoluent à ce niveau ! Depuis plusieurs années, les pages de nos journaux regorgent ainsi d'articles consacrés à des fusions et à des restructurations. Je constate que les états qui avaient un temps cédé face aux forces du marché s'impliquent à nouveau dans l'avenir de leurs entreprises. Dans des pays comme la France, le gouvernement est intervenu afin d'empêcher des rachats de sociétés importantes par des groupes étrangers. Pour contrer ces OPA, nos voisins ont tenté de fonder de grands conglomérats nationaux. J'estime justifié ce patriotisme économique qui se manifeste au travers de stratégies industrielles qui établissent quelles sont les priorités d'une nation. Les états se dotent par ce biais d'un instrument pour favoriser une politique cohérente de création d'emplois.

Nous sommes ici dans une réflexion macro-économique. Quels résultats auraient de telles mesures à l'échelle d'une région ?

Pour vous répondre, je vais me pencher sur le cas du canton que je connais le mieux : le mien. En Valais, nous avons une longue tradition industrielle dans le secteur de l'aluminium. Lors des réductions d'effectifs de 2005 chez Alcan, j'aurais souhaité que le gouvernement valaisan introduise une certaine logique dans le lancement de chaînes de création de valeurs autour de cette production. En clair, nos responsables politiques auraient dû favoriser l'émergence d'une série de services liés à l'aluminium. Je pense entre autres à la recherche et à la commercialisation de produits finis en disant cela. Pour parvenir à ce résultat, il est évident que l'Etat doit offrir des encouragements aux entreprises susceptibles de se lancer sur ces créneaux.

Oui, mais les cantons sont eux-mêmes pressurisés sur le plan financier. On observe ainsi qu'un nombre croissant de reports de charges s'effectuent en direction des régions. Dans ces conditions, l'Etat a-t-il les moyens de sponsoriser un encadrement de ce type ?

Mes propositions en matière de politique économique sont fondées sur des incitations plus que sur des financements directs, comme il peut y en avoir dans le cas de la construction d'infrastructures telles que les transversales alpines. Votre question est intéressante parce qu'elle recoupe l'une des solutions que prône le néolibéralisme : la diminution des impôts pour empêcher l'Etat d'avoir un impact sur l'économie. Cette attitude doit être dénoncée. En Suisse comme ailleurs, la réduction de l'Etat me semble être un faux problème. L'enjeu fondamental concerne la globalisation et ses conséquences futures sur notre industrie et sur notre tourisme.

Sur le fond, je ne comprends pas en quoi la baisse de la fiscalité pourrait se révéler néfaste pour l'Etat ?

La course-poursuite aux impôts les plus bas affaiblit notre site économique à long terme. En Valais, comme dans d'autres cantons, nous offrons un havre de prospérité aux étrangers fortunés en les faisant bénéficier de forfaits fiscaux. Mais combien d'investissements sont réalisés au niveau local par ces personnes ? Et quel est, en données réelles, leur apport au développement économique de notre région ? Nos systèmes recèlent de nombreuses failles de ce genre. Les éliminer répond au principe d'équité et peut générer de nouvelles recettes sans augmentation générale des impôts. Une meilleure équité garantit des impôts plus bas pour tous. N'oublions en effet pas que plus l'assiette fiscale est large et plus les taux d'imposition peuvent être bas. Par suite, nous payons aussi moins de taxes et de redevances. Ce sont l'imposition des revenus du travail et l'exonération des revenus des capitaux privés qui minent actuellement le financement des tâches de l'Etat.

''Vous avez vanté les bénéfices que l'on pouvait attendre du patriotisme économique. En Europe, les gouvernements qui ont réussi à empêcher des OPA hostiles venant de l'étranger ont pourtant vu se retourner contre eux leurs propres mesures : en guise de représailles, les pays qu'ils avaient déboutés (l'Inde dans le cas de la France) ont menacé de réduire leurs échanges commerciaux avec eux.

Cette forme de protectionnisme n'est-elle pas inapplicable dans les faits ?''

Je ne demande pas un retour à la planification économique et à la bonne vieille politique industrielle des années soixante ! Par contre, je pense que l'Etat aurait avantage à définir une stratégie qui mette en valeur les atouts de son site industriel et de ses services. Il devrait indiquer pour ce faire les axes prioritaires de son développement économique ainsi que les instruments et les ressources qu'il compte y affecter. Cette stratégie constituerait l'environnement dans lequel s'inscrirait son action. Pour le moment, l'Etat fait comme si l'économie était du seul ressort du marché. Il se contente de soutenir des branches particulières, comme le tourisme et l'agriculture, ou des régions écrasées par le rouleau compresseur du libéralisme centralisateur. La Suisse bénéficie pleinement de la globalisation grâce à ses activités d'exportation, mais elle souffre d'une économie intérieure trop protégée et entravée par des barrières héritées du dix-neuvième siècle.

La situation est pour le moins contrastée. En quoi votre souhait de voir l'Etat reprendre en partie la main pourrait-il stimuler notre économie ?

Nous avons manqué un certain nombre de tournants comme ceux de l'industrie des télécommunications et de l'industrie ferroviaire. C'est pour cette raison que je pense que la Suisse doit adopter une politique technologique pour préparer le futur. Entendons-nous bien : je ne propose pas de soutenir les canards boiteux ni d'étatiser ce qui ne marche pas. Je voudrais au contraire voir l'émergence d'un Etat intelligent qui favorise les pôles de croissance industriels. Nous en avons d'ailleurs déjà chez nous (la chimie et l'horlogerie, pour ne citer que ces deux cas). Comme je l'ai suggéré, la globalisation a changé la perspective sur la chaîne de création de valeurs. Autrefois, une industrie possédait une structure géographiquement cohérente. La mondialisation a eu une influence énorme sur ce paramètre. Ces chaînes sont maintenant susceptibles d'être démantelées et de se voir dispersées dans le monde entier. Au-delà du capital, il y a le facteur emploi. La mobilité des fonds ne peut pas être appliquée sans autres au travail. Les gens aspirent à la sécurité professionnelle et non à la précarisation. La démotivation des travailleuses et des travailleurs constitue à mon sens la pire faiblesse de nos économies.

Soyons francs, ces tentatives pour contrer la globalisation ont-elles une quelconque chance d'aboutir ?

Ne rien faire reviendrait à laisser la bourse définir à elle seule nos choix industriels. A l'heure actuelle, elle n'est plus un outil pour produire des valeurs qui serviraient à réaliser des investissements. Elle est devenue un espace où se décide la politique économique pour l'avenir. De plus en plus, elle est dominée par des acteurs financiers peu transparents et peu connus, voire parfois par les fameuses caisses de pension américaines. Ce sont ces institutions qui guident notre politique économique. En quoi sont-elles plus légitimes pour le faire que l'ensemble des citoyens qui forment un Etat ?

''Vous exprimez également l'idée (qui peut paraître étonnante) selon laquelle l'Etat vivrait en dessous de ses moyens. La traduction de cette prudence serait, à vous lire, la politique d'austérité permanente que nous connaissons depuis plusieurs années.

Cette analyse est-elle pertinente, sachant que la Suisse cherche de manière a priori légitime à réduire sa dette publique ?''

Certains pays ont une politique moins rigide par rapport à cet aspect. L'essentiel est de savoir à quoi sert la dette : si elle permet de réaliser des investissements productifs, elle est positive, mais si elle est utilisée pour financer des tâches publiques improductives, elle est négative. Nous devons par conséquent adopter une approche nuancée par rapport à la dette. Nous sommes tous d'accord pour avoir des finances fédérales saines, mais il ne faut pas que les impôts augmentent de façon inconsidérée. On ne peut avoir que cette politique. Je reproche au Conseil fédéral de ne proposer qu'une stratégie qui consiste à réduire la place de l'Etat en vue de diminuer les impôts.

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NOTRE ÉCONOMIE A-T-ELLE DE L'AVENIR ?

Programme économique du PSS

Quel a été le point de départ théorique de votre programme ?

Le fait tout d'abord que l'économie de marché produisait certes des richesses, mais également des inégalités. Le constat ensuite que le capitalisme financier était devenu de plus en plus ravageur et qu'il était source de déséquilibres sociaux et régionaux. La conviction enfin que la politique du moins d'Etat et des recettes néo-libérales conduisait le monde à une catastrophe sans pareil. La pensée dominante du tout au marché et du moins d'Etat a été non seulement dénoncée par l'économiste américain Josef Stiglitz, lauréat du Prix Nobel, mais aussi et surtout par les faits. Les pays scandinaves, longtemps gouvernés par des sociaux-démocrates, ont pourtant su allier l'efficience économique aux bienfaits de l'Etat social. A l'inverse, les pays anglo-saxons, grands pourfendeurs de l'Etat, ont la plupart du temps associé leurs succès économiques à une vraie misère sociale. D'ailleurs, aux Etats-Unis, les difficultés économiques ne s'expliquent pas par le trop d'Etat, mais par l'éclatement de la bulle spéculative qui avait été alimentée par une nouvelle économie débridée.

Peut-on comparer ces cas extrêmes à notre modeste situation helvétique ? Il y a un problème d'échelle qui risque de fausser les perspectives, non ?

Notre économie s'est créée d'énormes difficultés. On oublie trop vite en Suisse romande le terrible naufrage du groupe alémanique Erb qui a provoqué à lui seul une faillite retentissante de plusieurs milliards de nos francs. Je citerais aussi les effondrements de Swissair, de l'empire de Martin Ebner et des groupes industriels Oerlikon-Buehrle ou Brown-Boveri. En parallèle, des fléchissements ont été observés dans les assurances où la crise boursière a fragilisé de nombreuses entreprises. La Suisse a en outre perdu des pans industriels entiers. Elle possédait ainsi une branche ferroviaire prospère qu'elle n'a pas su sauvegarder. Elle a en plus manqué le tournant des télécommunications. Et elle n'a pas su construire des pôles de compétences autour de ses anciennes régies publiques comme les CFF et les PTT. Ma conclusion générale est que les perturbations économiques que connaît le monde occidental ne sont pas liées au trop d'Etat, mais au mauvais fonctionnement du capitalisme lui-même. Ma contribution à notre programme a porté sur la mise en lumière de ces perturbations.

Pour avoir lu certains de ses textes, Joseph Stiglitz relativise effectivement le dogme selon lequel le moins d'Etat doperait l'économie. Les décideurs semblent pourtant ignorer ses conclusions.

C'est exact. « Rien ne prouve que baisser les impôts stimule la croissance. Rien ne prouve que la réduction des déficits déclenche la reprise ou que les déficits eux-mêmes nuisent à la croissance. », affirme Stiglitz. Je suis d'accord avec lui. En Suisse, nous faisons une erreur de diagnostic en pensant le contraire. Des études proches de sa sensibilité ont prouvé qu'une économie sophistiquée avait besoin d'un environnement de services performant. Je ne pense pas seulement aux services libéralisés en disant cela, mais aussi aux services publics. Il est clair qu'un état de droit efficace qui réagisse avec rapidité est indispensable. Mais pour pouvoir fonctionner, l'économie doit en plus comporter des principes de régulation, comme une bonne assurance chômage qui réponde aux fléchissements conjoncturels. L'économie vouée à elle-même ne peut pas être viable. Le marché fonctionnant parfaitement sans entraves étatiques constitue en ce sens l'un des mythes les mieux entretenus. Un système d'échanges dépourvu de règles se transforme en effet rapidement en un espace monopolistique car le but ultime des entreprises n'est pas la concurrence, mais le profit maximal.

Des mesures devraient-elles être prises pour moraliser l'économie ? Et, si oui, à quel genre de régulations songeriez-vous ?

L'éthique n'y peut pas grand-chose. Il vaut mieux disposer d'instruments anti-cartellaires puissants. Dans l'enseignement économique traditionnel, le marché s'identifie à la souveraineté du consommateur. Quoi de plus restrictif ? La protection et la garantie des droits des consommateurs supposent en fait des mesures légales comme une législation sur la concurrence déloyale ou une réglementation sur les denrées alimentaires. Cette discussion est la plus complexe que nous ayons à mener en Suisse en ce moment. Agir comme le fait Christoph Blocher en voulant diminuer à la fois les impôts et la présence de l'Etat nous conduit dans une impasse. Les problèmes de notre économie concernent les changements structurels à apporter dans un environnement où des entreprises naissent alors que d'autres disparaissent. D'où la nécessité d'avoir un programme qui permette de répondre à ces défis.

Pardon d'être si abrupt, mais quelle peut être l'utilité de votre concept lors de crises comme celles que vous mentionniez ?

Notre programme développe des pistes de réflexion et formule des propositions concrètes comme la création d'un fond d'innovation et de promotion de la technologie. Le but de ce support est de favoriser les adaptations structurelles indispensables tout en créant les conditions pour assurer l'emploi. Cette politique d'accompagnement vise en réalité à renforcer à la fois notre place économique et l'Etat social en privilégiant le partenariat entre ces deux domaines.

Le système capitaliste dresse pour sa part les jeunes contre les personnes âgées, l'Etat contre les privés. L'économie que j'appelle de mes voeux est faite d'harmonie et de partenariats. Elle est issue en droite ligne de la pensée de l'économiste et homme politique français Pierre Mendès-France qui était lui-même inspiré par Keynes.

Y a-t-il des projets particuliers dont vous pourriez nous parler ?

Oui. Je citerais l'exemple de la promotion de la technologie. Il est prépondérant d'encourager la coordination des efforts entre les universités, les écoles polytechniques et l'économie. L'interpénétration entre la recherche fondamentale, la recherche appliquée et la création économique doit se faire de manière beaucoup plus systématique. Concrètement, cette volonté peut passer par la mise en place de clusters, c'est-à-dire d'unités de diversification qui se greffent sur les entreprises existantes. Nous devons aussi penser aux moyens de ne plus simplement subir les délocalisations, mais de les encadrer. Si nous continuons à agir comme nous l'avons fait jusqu'à présent, nous provoquerons une révolte du peuple. Les gens ne sont en effet plus d'accord de subir ces transferts d'entreprises vers l'étranger. Nous devons par conséquent accompagner socialement cette transformation des structures.

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Quelques considérations sur le tourisme

LA CULTURE DE L'ACCUEIL

'' Enchaînons, si vous en êtes d'accord, avec une autre problématique centrale pour la Suisse : la gestion du tourisme. Les études réalisées dans ce domaine insistent dans leur majorité sur un certain nombre de points forts dont nous bénéficions. Ceux-ci vont de la beauté de nos paysages au sentiment de sécurité qu'éprouvent nos hôtes en passant par notre localisation centrale en Europe.

A votre avis, mettons-nous assez en valeur ces avantages ?''

Le marketing n'est selon moi pas assez puissant. Mais ce qui nous manque en priorité, c'est la modernisation de notre infrastructure. Sa composante hôtelière repose notamment sur des ensembles réduits. Elle est trop dispersée. Dans le domaine des remontées mécaniques, de gros efforts d'adaptation doivent aussi être entrepris. Le danger est que si ces petites entités ne s'unissent pas et si elles n'adoptent pas un management moderne, elles risquent d'être absorbées par des groupes qui, eux, ont la puissance financière des multinationales. Ce n'est pas le fait que ces géants viennent chez nous qui me gêne. L'aspect qui me dérange est que notre culture, que nos paysages et que les centres de décision puissent passer en mains étrangères. En Valais, dans les années soixante, les habitants ont vendu leurs terrains pour s'acheter des voitures de luxe. Quand celles-ci ont été hors d'usage, ces anciens propriétaires se sont rendus compte que leur bien ne leur appartenait plus. Je n'aimerais pas que nous commettions les mêmes erreurs avec cet instrument essentiel qu'est pour nous notre patrimoine.

Que peuvent faire les responsables politiques pour empêcher cette dispersion ?

Je constate qu'il y a une contradiction fondamentale qu'entretiennent tant les gouvernements cantonaux que les autorités fédérales. Tous ont un discours très libéral. Leurs responsables prétendent une fois de plus qu'il ne faut pas intervenir dans l'économie. Cette règle vaut à l'exception de quelques secteurs, s'empressent-ils d'ajouter. Et ces branches sont précisément celles qui sont à la peine. Comme le tourisme est en difficulté, les autorités cherchent par conséquent à le favoriser en baissant sa TVA ou en lui accordant des crédits à des taux avantageux. Le problème est que ces décisions sont prises sans qu'il y ait de stratégie pour les relayer. Il existe donc un risque d'aider beaucoup de structures mal en point. Ce faisant, nous n'insufflons pas à notre tourisme le dynamisme dont il aurait tellement besoin.

Ce constat est sévère. La Suisse donne l'impression de bien s'en sortir tout de même.

Notre tourisme souffre de structures dépassées, comme je l'ai dit. Ce n'est pas le manque de moyens financiers qui est en cause, mais l'absence de vision à long terme. Quand on me demande de m'exprimer sur ce sujet, j'aime reprendre le cas de Swissair. Vous vous souvenez que notre ancienne compagnie aérienne avait misé sur la qualité. Ses clients savaient du coup qu'ils devraient payer plus cher leurs billets, mais ils l'acceptaient. Il en va de même pour le tourisme : nos hôtes ne viennent pas chez nous parce que nous sommes bons marchés, mais en raison de notre offre qui est excellente. Or, avec la course actuelle aux prix bas dans les régions touristiques, nous négligeons ces attentes qui incluent un personnel bien formé qui connaisse les particularités de nos régions et qui soit capable de valoriser les produits de notre terroir. Nous nous sommes montrés beaucoup trop négligents par rapport à cette demande. Nous ne savons par ailleurs pas motiver nos jeunes pour qu'ils s'engagent dans ces filières. On sait pourtant que quand la qualité se dégrade, les conditions de travail suivent la même pente dangereuse. C'est un cercle vicieux et je crains que nous ne nous soyons enfermés dans ce type d'engrenages.

''Par rapport au problème des coûts de nos installations, l'un de nos handicaps est le surinvestissement dans des infrastructures lourdes. En France, les stations de départ et d'arrivée des téléskis ne ressemblent pas à des cathédrales de béton comme plusieurs des réalisations que l'on peut découvrir dans nos montagnes (je pense ici entre autres au bâtiment dessiné par Mario Botta aux Diablerets).

N'est-ce pas là l'un des maux qui handicapent le tourisme « Swiss made » ?''

Oui, mais il est impératif de ne pas suivre nos voisins en tout. Leurs stations ressemblent souvent à des cages à lapins. Je pense qu'il est préférable de privilégier les lieux de villégiature préservés où les vacanciers auront envie de séjourner. Plutôt que de faire un Verbier ou un Zermatt low-cost, je crois que nous devons concevoir des espaces alpins de nouvelle génération qui laissent de la place aux promeneurs. J'en suis venu à cette conclusion après que j'aie rencontré beaucoup de touristes à Crans-Montana (comme vous le savez, j'ai été très actif dans les remontées mécaniques de cette station) qui me demandaient de leur ouvrir des zones sans installations où ils pourraient pratiquer un ski proche de la nature. Aujourd'hui, nous sommes habitués à préparer des pistes larges comme des autoroutes. Ces boulevards mobilisent des dameuses et beaucoup de personnel qui doit travailler de nuit. Nos hôtes ne veulent plus forcément de cela. Ils aimeraient en fin d'après-midi prendre leurs skis pour monter à un alpage d'où ils redescendraient ensuite pour déguster une fondue. Ces adeptes des sports de neige au naturel sont sans cesse ennuyés par les chenillettes, sans parler du fait qu'ils sont considérés comme des empêcheurs de skier en rond, alors que ce sont des clients comme les autres !

Vous ne comptez tout de même pas fermer ces pistes pour restituer la montagne à quelques randonneurs amoureux de la peau de phoques ?

Il va de soi qu'il restera de la place pour des exploitations plus « industrielles ». Si je prends le cas de la Gruyère, ce sont deux frères valaisans qui ont sauvé cette station qui était au bord de la faillite. Ils ont su en faire un lieu de séjour familial, avantageux et vivant. Pour parvenir à ce résultat, ils ont standardisé leurs prestations et ils ont introduit un management efficace. Même si je n'aime pas le terme « low-cost », je crois que les lieux de vacances moins prétentieux et plus en accord avec l'environnement constituent un compromis idéal. Encore une fois, nous devrions nous intéresser davantage à ce que l'on appelle le tourisme doux.

Visiblement, les montagnes ne suffisent plus à attirer les touristes. Comme séjourner en Suisse coûte cher, ceux qui ont décidé d'y venir appartiennent à une catégorie socio-économique privilégiée. Faisons-nous assez d'efforts pour les convaincre qu'ils ont fait le bon choix ?

En affirmant cela, vous accréditez l'idée selon laquelle la destination Suisse serait uniquement chère. Ce n'est pas vrai. Notre tourisme souffre cependant de nos coûts de production tout en étant obligé de proposer des prix compétitifs en comparaison mondiale. Nos hôteliers expérimentent notamment le fait que les produits agricoles sont bien plus coûteux chez nous qu'ailleurs en Europe. Il y a là un gros problème. Il existe toutefois des exemples d'hôtels qui démontrent qu'il est possible de surmonter ces handicaps de départ pour être compétitif.

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LA CAMPAGNE DE SUISSE

En traitant du tourisme, nous avons eu l'occasion de souligner l'importance de la beauté de nos paysages. Cet élément me permet d'opérer la transition vers un autre thème qui est celui de l'agriculture. Dans ce secteur une idée (qui a la vie dure) prédomine selon laquelle nos paysans seraient condamnés à devenir des sortes de supers jardiniers censés veiller à ce que nos campagnes ne tombent pas en jachère.

L'agriculture assume avant tout un rôle de production en vue de nourrir la population. Mais elle doit en effet prendre en charge cette tâche d'entretien des paysages qui n'est pas négligeable. Nous devons tenir compte de cette dimension. Nous l'avons fait au PSS en encourageant l'agriculture douce et le bio. A notre avis, ce sont des solutions prometteuses. En ce moment, nous discutons en outre sur le plan fédéral de l'opportunité de rejoindre la politique agricole européenne. Cette réflexion est bénéfique, car la Suisse, de par ses spécificités, ne peut pas avoir une agriculture qui soit coupée de l'Europe.

A propos de ce dossier agricole, nous oscillons en permanence entre une ouverture prédite comme nécessaire aux marchés extérieurs et des réflexes de repli national. Nous n'en sortirons jamais !

L'agriculture illustre le paradoxe du tout au libéralisme. L'option qui a été prise de ne tabler que sur les échanges en laissant fonctionner le marché sans limites a mis ce secteur en porte-à-faux. L'agriculture dépend d'un territoire. La fameuse chaîne de création de valeurs qui peut être cassée au niveau industriel ne peut pas l'être dans le secteur agricole. Elle est limitée dans ce cas par le territoire justement. On imagine bien qu'il est impossible de cultiver une partie d'un champ de pommes de terre ici et l'autre à l'étranger. Voilà où réside le paradoxe de la politique libérale. Face à cette situation, la réponse des partisans de ce modèle s'est résumée à prétendre que nous devions aussi ouvrir l'agriculture. Nous nous sommes alors rendus compte qu'il n'y avait pas d'agriculture viable sans une certaine protection. Nous en avons conclu que notre politique agricole devait être suffisamment protectionniste pour permettre à nos paysans de vivre dans de bonnes conditions et assez ouverte pour que cette branche puisse profiter des échanges avec l'extérieur.

Avez-vous des exemples précis qui illustreraient cette vision ?

Je m'explique : dans chaque pays, il y a des spécificités agricoles. En Suisse, nous sommes excellents en ce qui concerne le fromage à pâte dure et la production laitière. Il faut dès lors que nous favorisions ces exportations. Nous ne devons toutefois pas les isoler du reste de l'Europe en introduisant un degré de protection trop élevé. Pourquoi par exemple y a-t-il du chocolat au lait chez nous alors que l'on trouve essentiellement du chocolat noir en Belgique et en France ? Cette différence est due à ce que ces nations ont eu des colonies qui produisaient du cacao, une matière première qu'ils ont cherché à valoriser. En Suisse, l'abondance de lait explique quant à elle l'industrialisation de gammes utilisant une production qui est magnifique. Là nous avons des niches. Il est donc prépondérant que nous favorisions les exportations en étant attentifs à ce que les coûts de production restent raisonnables. A ce niveau, il y a un travail à faire du point de vue de ce que l'on nomme communément les intrants, c'est-à-dire tout ce qui concerne les produits phytosanitaires et les machines agricoles que nous importons. J'ai constaté que nous subissions des surcoûts injustifiés en ce qui les concernait. Ces différences de prix nous sont en réalité imposées par les importateurs. Ce sont des rentes de situation qui n'ont pas lieu d'être.

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LÉGENDES DE NOTRE HOSPITALITÉ

Nous n'avons fait que survoler le thème de l'immigration, or cette problématique est de celles qui figurent en bonne place dans nos médias au quotidien. Il y a en Suisse une formation politique qui incarne les difficultés que nous rencontrons par rapport à ce dossier. Sa thèse bien connue est que notre pays serait submergé par une immigration incontrôlée. Pensez-vous que cette analyse ait un fondement ?

Ce sujet est extrêmement sensible. En Europe, nous sommes confrontés à un problème démographique qui découle du vieillissement de nos populations. Cela signifie moins de production et davantage de rentes à verser. D'un autre côté, nous sommes plongés dans une phase de profondes mutations économiques, ce qui a pour résultat de désécuriser les gens et de leur donner la sensation d'avoir perdu leurs repères. Cette situation est caractéristique des périodes où l'on cherche des boucs émissaires. On en vient de la sorte sans mal à prendre les étrangers pour cibles : on en voit partout et on les soupçonne de graves abus en matière d'aides sociales. On ne prend par contre pas en considération ceux d'entre eux qui travaillent de façon honnête. Sur le fond, si l'on est raisonnable, il faut reconnaître qu'une politique d'immigration est nécessaire. A l'évidence, la Suisse a besoin d'immigrés pour faire fonctionner à plein régime son économie et pour créer des richesses. Malheureusement, notre politique dans ce secteur est un peu ambivalente. La loi sur les étrangers favorise en effet la venue en Suisse d'immigrants de haut niveau (ce que l'on appelle une « immigration choisie »). A l'inverse, la loi sur les réfugiés a été pratiquement transformée en une immigration de bas d'échelle. Résultat : on fait l'amalgame entre les personnes qui cherchent un emploi et celles qui ont fui leur pays pour des motifs politiques. Cette mauvaise interprétation provoque une confusion terrible qui est exploitée par l'UDC.

Une fois la dimension de l'accueil réglée subsiste celle de la cohabitation. Là, des heurts ne sont pas à exclure. J'entendais l'autre jour un élu de l'UDC qui parlait de « principes non-négociables » (sur des sujets comme les mariages forcés, le respect des femmes ou le voile) pour que vivre ensemble soit envisageable. Qu'en pensez-vous ?

Les choses sont un peu plus compliquées que cela. Quand on étudie la manière dont la Suisse s'est construite, on constate que si les fondateurs de notre pays (ceux qui après la guerre du Sonderbund avaient la majorité, c'est-à-dire les protestants) avaient fixé des règles aussi rigides pour l'appartenance à l'Etat fédéral, nous, les catholiques, qui étions très minoritaires, nous aurions été écrasés. Plus tard, les Pères de notre nation ont eu l'intelligence de comprendre que l'industrialisation avait donné naissance à un mouvement ouvrier. Au fil des années, ce dernier s'était transformé en un parti social-démocrate dont la puissance justifiait qu'on l'intègre à notre vie politique. Il faut tirer de cette leçon de l'histoire assez de modestie pour admettre que, grâce au respect mutuel et grâce à la vraie générosité des vainqueurs de cette guerre, la Suisse est devenue un parfait exemple d'une intégration réussie. Si les protestants avaient décrété que les catholiques devaient se plier à leurs normes, nous aurions eu une guerre civile qui se serait prolongée. La sagesse a consisté à vouloir un Etat fédéral laïc qui soit basé sur le progrès tout en laissant ses différentes composantes vivre à leur rythme.

Pour favoriser cette intégration, certains proposent des mesures symboliques, comme l'apprentissage de notre histoire, celui de notre hymne national ou encore la maîtrise de l'une de nos langues officielles. Est-ce que ces propositions vous convainquent ?

Je pense qu'on ne tient pas compte du fait que nous vivons dans un monde ouvert et globalisé où l'on doit parler plusieurs langues. Il est évident que pour les personnes modestes que nous accueillons l'apprentissage de nos langues est utile. Il faut par conséquent les encourager à consentir cet effort. De même, l'Etat de droit (dont la Constitution fédérale est le fondement) n'est pas négociable. Ce serait toutefois céder à une panique que de se figer sur des symboles qui sont mis en avant par des extrémistes en vue de cimenter leur communauté et pour mener en fin de compte une politique agressive envers les étrangers. La voie que je préconise est à la fois plus subtile et plus complexe. Elle est fondée sur l'encouragement à l'intégration par le travail. Elle repose aussi sur le tissu associatif pour lutter contre les intégristes. Il ne faut surtout pas donner de gages à ces extrémistes. Tous les individus ont au fond les mêmes attentes : avoir un emploi, se marier et fonder une famille. Offrir cette possibilité aux étrangers qui viennent chez nous constitue le meilleur moyen de les intégrer. C'est un défi, mais notre histoire nous montre que nous sommes capables de le relever.

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LES ASSURANCES PEUVENT-ELLES RESTER SOCIALES ?

Parmi les sujets d'inquiétude de nos compatriotes, l'avenir des assurances sociales arrive en tête de liste. La caisse maladie se distingue tout particulièrement dans ce registre. A quoi ressembleront ces caisses dans dix ans ?

J'estime que nous devons être clairs par rapport à nos propres attentes. Nous voulons la qualité médicale et l'accès généralisé aux soins : cette exigence a un prix. Il faut cesser de faire croire que nous pouvons nous offrir ces commodités sans avoir à dépenser d'argent. Nous devons donc nous organiser pour que les coûts de la médecine puissent être supportés par tous. A ce jour, le modèle qui a été retenu est censé répondre à une soi-disant concurrence. Il nous a en réalité surtout démontré son incapacité à maîtriser les coûts des caisses maladies. Comme d'autres, je pense que nous devons clairement faire la différence entre l'assurance de base, qui est obligatoire pour tous, et les assurances complémentaires qui, elles, sont facultatives, chacun contractant ces suppléments en fonction de ses besoins et de ses moyens. On confond ces deux choses et cette confusion irrite nos compatriotes.

Que pouvons-nous faire pour surmonter cette incompréhension ?

L'assurance de base est un service public. Elle doit être gérée avec rigueur. La concurrence n'apporte rien dans ce domaine, si ce n'est des coûts supplémentaires pour le commissionnement des vendeurs d'assurances et pour les publicités. Pire, chaque année, les Suisses font la course à l'assurance maladie la moins chère, ce qui occasionne des frais administratifs énormes pour le transfert de leurs dossiers. C'est ridicule ! Il n'en demeure pas moins que nos concitoyens ont l'impression d'être livrés à des caisses qui ont la responsabilité de cette tâche de service public et qui ne sont contrôlées par personne. Voilà ce qui les gêne.

Au niveau des primes, nous atteignons les limites de ce modèle. Même si les cantons versent des subventions importantes aux couches les plus défavorisées de la population, un nombre croissant de personnes n'arrivent plus à payer leur participation aux frais médicaux.

Vous mettez là le doigt sur le véritable problème. Nous avons instauré un système de primes payées à part égale par chacun, quel que soit son revenu. Ce principe repose sur la solidarité entre les malades et les bien-portants, les jeunes et les vieux, les femmes et les hommes. La solution que je prône voudrait au contraire que le montant de ces participations soit déterminé en fonction des revenus. En ce moment, aucune différence n'est en effet faite dans l'établissement des primes entre les hauts et les bas salaires.

Pourquoi des pays comme la Suède parviennent-ils à bénéficier d'un système de santé aussi efficace que le nôtre, mais pour un coût moindre ?

L'une des principales explications tient aux frais de fonctionnement des hôpitaux. Encore une fois, les responsables politiques défendent le fédéralisme dans un secteur qui mérite une certaine coordination nationale (la planification hospitalière dépend à l'heure actuelle des cantons). Ce choix nous coûte cher. Il est dès lors indispensable d'introduire une coordination qui soit fédérale. Nous parviendrons par ce biais à réduire la densité hospitalière sans compromettre la qualité médicale. Deuxième aspect : la médecine de pointe doit absolument échapper à la compétence des seules autorités cantonales. C'est ce qui se passe en Suède et c'est ce qui explique ces différences de coûts.

Vous m'aviez dit auparavant une chose qui m'avait interpellée au sujet de la médecine. Selon vous, au lieu d'y voir seulement du négatif, nous devrions considérer ce secteur comme une chance. A vous entendre, de nombreux emplois pourraient être créés dans ce que l'on nomme le « Cure and Care ». Pourriez-vous poursuivre votre raisonnement ?

Notre erreur consiste à appréhender systématiquement la santé comme une source de dépenses, alors qu'elle constitue aussi une tranche de notre économie. Elle est à ce titre synonyme d'investissements productifs qui peuvent déboucher sur des milliers d'emplois. De nouvelles technologies sont également susceptibles d'y être exploitées. Bref, il y a là toute une richesse que l'on ignore. La Suisse a une carte à jouer à ce niveau, car elle se situe dans le peloton de tête international en ce qui concerne ce secteur.

Pour en revenir aux assurances sociales, j'aimerais aborder avec vous la question de l'AI. L'argument qui revient souvent à ce propos concerne les abus que l'on prête à une frange de ses bénéficiaires. Il y a certainement dû y avoir des comportements critiquables, mais on peut se demander en fin de compte selon quels critères l'attribution de ces rentes devrait être fixée. Il s'agit également là d'une question morale, me semble-t-il.

En ce qui concerne l'AI, le problème est non seulement éthique, mais encore économique sur le fond. A ce jour, cette assurance accuse un déficit de près de sept milliards de francs. Chaque année, ce trou augmente d'environ un million et demi de francs. Pourquoi ? Parce que, comme je vous l'avais dit, la restructuration industrielle des années nonante a été effectuée par l'économie sur le dos de l'Etat. Les entreprises ont rationalisé, mettant leurs collaborateurs à la retraite anticipée et, pour une part, à l'assurance invalidité. Nous en payons maintenant le prix. En disant cela, je n'ai bien entendu pas résolu le problème. Ce constat signifie simplement qu'il faut assainir les finances de l'AI pour éviter la faillite de cette caisse. Je pense que cet assainissement doit être financé par l'économie qui compensera ainsi en partie les frais des restructurations qu'elle a causées. Aujourd'hui, on ne fait payer la facture qu'à ceux qui ont droit à cette assurance. La pression est par conséquent mise sur les rentes et sur leurs futurs bénéficiaires à qui l'on dit que l'objectif consiste à réduire de vingt pourcents les montants qui leur sont alloués. Qu'est-ce que c'est que ce pays qui est l'un des plus riches au monde et qui fait des économies sur la fraction la plus fragile de sa population ! Je n'accepte pas cette situation.

Je ne changerai pas de point de départ pour traiter du troisième volet de ce chapitre qui est l'AVS : qu'en sera-t-il de cette assurance d'ici une décennie ? Va-t-on continuer à proposer de repousser l'âge de la retraite comme seule alternative face à cette évolution inquiétante ?

Je remarque que le Conseil fédéral a une attitude malsaine par rapport à l'AVS. Il essaye une nouvelle fois d'effrayer la population pour imposer ses réformes. Sur le plan pédagogique, il commet une énorme erreur. Je tiens pour ma part à dénoncer cette attitude hautaine. Les Suisses aspirent à la sécurité pour leurs vieux jours. C'est mon diagnostic de base. Il faut dès lors veiller à assurer la pérennité des institutions qui leur garantissent cette sécurité. Sur le fond, l'AVS est une conquête sociale formidable que nous n'avons pas le droit de remettre en cause. Il est cependant exact que le nombre de personnes productives diminue en comparaison avec les rentes à payer. A plus ou moins long terme, cette évolution va provoquer des perturbations. Ces difficultés pourront malgré tout être résolues. Mais il s'agit d'une question de financement et non de contestation de cette assurance.

Avec le départ massif des « baby-boomers » en retraite, ne risque-t-il pas d'y avoir une génération de sacrifiée, à savoir celle des personnes qui ont quarante ans aujourd'hui ? Des économistes nous le prédisent en tout cas.

Ceux qui tiennent ce discours se fondent sur des hypothèses statiques, alors que l'économie fonctionne sur des principes dynamiques. L'immigration, le travail des femmes et la croissance nous permettront d'améliorer le financement des assurances sociales. C'est pour cette raison que je me bats sur tous ces fronts. A partir de deux à trois pourcents de croissance, une grande partie de ces problèmes seront résolus. Nous devons garder une attitude positive.

La logique qui est la leur trouve sa traduction ultime dans un modèle dont on ne peut tout de même pas nier l'efficacité : celui des fonds de pension. Ceux-ci fonctionnent (certes avec cynisme) grâce aux plus-values réalisées sur le capital. Quoi que l'on en pense, ils réussissent à financer efficacement les retraites.

Ces fonds répondent à une logique historique américaine. Ce n'est pas une solution qui peut servir de modèle à l'ensemble du monde. En Suisse, nous avons fait le choix d'avoir trois piliers. Je rappelle que le premier d'entre eux est constitué par l'AVS qui est un système de répartition : ceux qui travaillent payent pour financer les retraites de ceux qui ont cessé leur activité. Le deuxième pilier est quant à lui une assurance professionnelle : chacun verse de l'argent dans un fond qui lui permettra de recevoir une rente en fonction de ce qu'il aura payé. Le troisième pilier enfin est individuel. Il est destiné aux personnes qui disposent de moyens suffisants et qui choisissent d'améliorer leur retraite. Cette formule allie les avantages du système par répartition à ceux du système par capitalisation, sans tout miser sur l'une ou sur l'autre de ces options. Nous pouvons en être fiers. Si nous tablions entièrement sur des fonds de pension, nous serions dans une logique de pure capitalisation. Celle-ci comporte des risques : si la bourse s'effondre, les fonds perdent de leur valeur et les rentes ne sont plus assurées. Qui plus est, lorsqu'on entre dans une phase d'inflation, les rentes sont dévaluées. Le troisième risque est que ces fonds poussent à l'extrême la logique capitaliste actuelle qui demande de plus en plus de rentabilité aux entreprises. Le paradoxe est que les futurs retraités risquent de voir leur propre emploi détruit à cause des exigences que leur imposent les fonds qu'ils alimentent.

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L'AVENIR DE L'EUROPE EN SUISSE

Votre concept économique comporte lui aussi une partie consacrée à l'Europe. Vous y faites une analyse qui se veut lucide. Commençons par les aspects positifs que vous y relevez. Selon le PSS, l'un des principaux bénéfices que nous retirerions d'une adhésion serait la réduction des prix. Les surcoûts que nous observons dans des secteurs comme les produits pharmaceutiques ou les denrées alimentaires sont sans conteste assez choquants dans la mesure où les leaders mondiaux de ces industries sont souvent des firmes helvétiques.

Je pense qu'une certaine aisance en Suisse influencera toujours les prix. On ne pourra pas ramener ceux-ci au niveau des tarifs qui sont pratiqués au Portugal. Par contre, il existe des surcoûts de vingt à quarante pourcents par rapport à nos voisins européens qui, eux, ne sont pas justifiés. Ce sont, là aussi, des rentes de situation. Dans le cas de l'importation de voitures notamment, nous rencontrons des problèmes incompréhensibles. Le fait que notre marché soit plus petit ne justifie qu'en partie l'écart que l'on observe. Nous sommes en réalité confrontés à des importateurs qui imposent ces surtaxes, donnant naissance par là à un marché protégé qui se met en place au détriment des Suisses.

Toujours dans la perspective où nous rejoindrions l'Union européenne, une embellie sur le marché du travail est attendue. Le PSS affiche même la volonté d'atteindre le plein emploi, soit septante pourcents de la population active qui aurait un poste, avec surtout une augmentation de cinquante pourcents du taux de femmes et de seniors occupés. Cette avancée se trouverait facilitée par le fameux départ à la retraite des baby-boomers que nous avons croisés à plusieurs reprises au fil de nos entrevues (liée à cela, une perte de vingt millions de postes est prévue en Europe d'ici à 2010). Beaucoup d'emplois seront à repourvoir dans l'ensemble des branches.

L'adhésion est un élément dynamique qui favorisera les évolutions structurelles de notre économie. Il s'agit là du principal argument qui plaide en sa faveur. Nos exportations profiteront d'opportunités supplémentaires et nous pourrons du même coup dynamiser notre économie intérieure. De façon générale, je pense que le meilleur moyen de tuer la croissance est d'introduire des zones protégées. Dans un premier temps, celles-ci apportent une sécurité relative : il ne faut pas le nier. Mais, à plus long terme, elles deviennent une charge. La pression exercée contre elles est si forte qu'elles finissent par s'effondrer. A ce moment-là, les conséquences sociales sont terribles.

On constate depuis le refus en 2006 de la nouvelle constitution européenne par des pays comme la France que la construction de l'UE connaît un ralentissement. La Suisse donne quant à elle l'impression de poursuivre sa marche vers l'adhésion indépendamment de ces paramètres.

La construction européenne se fait depuis la fin de la guerre avec des hauts et des bas. Il est vrai qu'en ce moment l'UE est en train de se chercher. La crise qu'elle traverse est à mes yeux salutaire dans le sens où les leaders européens ont peut-être compris que l'Union devait rester une construction flexible basée d'abord sur des fondements économiques. Ses dirigeants ont voulu aller trop vite en ce qui concerne l'extension sans tenir compte de la volonté des populations. Cela ne signifie pas pour autant que l'union ne soit pas une réalité. Elle continue au contraire à être un important marché ouvert. A titre d'illustration, je prendrai l'exemple de la politique énergétique. Qui peut encore croire que, compte tenu des enjeux qu'elle représente pour ces vingt prochaines années, la Suisse a la capacité de conduire sa propre politique, toute seule au milieu de l'Europe ? Nous sommes obligés de prendre en considération les données européennes. En adhérant à l'Union, nous serons en position de codiriger cette politique. En restant à l'extérieur, nous ne pourrons que la subir.

Le dernier point d'importance dans l'optique d'une intégration concerne les modifications du fonctionnement de notre démocratie directe. Après la réforme des droits populaires, les décisions du peuple n'auraient plus directement force de loi. Elles se transformeraient en des sortes de mandats que nous confierions à nos hommes politiques pour qu'ils défendent nos options sur le plan européen.

Ce n'est pas tout à fait vrai. Tout d'abord, des pays comme l'Irlande et le Danemark, qui sont membres de l'UE, connaissent eux aussi la consultation populaire. Ceci dit, si l'on est attaché à la démocratie directe comme je le suis, on ne peut pas ne pas voir que la méthode qui dérive des accords bilatéraux nous contraint à transposer directement le droit européen dans notre législation nationale. L'adhésion nous permettrait au contraire d'éviter les discriminations insupportables que nous subissons dans de plus en plus de domaines qui ne sont pas couverts par ces accords. Comme la plateforme européenne du PSS le démontre clairement, la Suisse récupérera en intégrant l'union une bonne partie de sa souveraineté grâce à l'obtention du droit de co-décision dans l'élaboration des textes juridiques européens. Elle pourra au surplus développer et affiner ses droits populaires. Ainsi, les initiatives venues du peuple pourront être complétées par les motions de l'UE pour inciter par exemple le Parlement fédéral à confier un mandat spécifique à ses représentants à Bruxelles.

Tout au long de nos rencontres, nous avons été confrontés à des interrogations, à des inquiétudes, mais aussi à des espoirs en ce qui concerne notre pays. Pour clore ces entretiens, je voulais vous demander ce qu'il fallait souhaiter à la Suisse pour demain ?

Il faut souhaiter qu'elle établisse rapidement de nouveaux équilibres politiques. Nous devons par ailleurs lui redonner sa capacité à agir. Et il va de soi que la famille de gauche pourrait devenir le moteur de cette démarche. Nous devons en outre lui souhaiter de réussir son intégration dans le monde globalisé. Pour autant, la Suisse ne doit pas perdre de vue son souci de cohésion sociale et régionale actuel dont elle peut être fière. Il faut enfin souhaiter à notre pays de reprendre le chemin d'une croissance économique qui soit mise au service du plein emploi, de la justice sociale et de la protection de l'environnement. En résumé, je crois en une Suisse prospère, équitable et solidaire.

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